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Chili

Saumon - L’or rose de Chiloé

Le Chili est en passe de devenir le premier producteur mondial de saumons d’élevage, détrônant ainsi la Norvège. Cette révolution s’est opérée dans le sud du pays, autour de l’île de Chiloé, il y a presque trente ans. Reportage sur cette drôle de réussite qui commence à inquiéter les écologistes.

31/05/2007 - De notre envoyé spécial, Alain Devalpo - © Le Point

Dans les fjords du sud du Chili, on voit la vie en rose. Plus exactement en rose saumon. En vingt ans, ce pays a créé de toutes pièces une industrie dont il est devenu l’un des leaders mondiaux : plus d’un saumon d’élevage sur trois grandit aujourd’hui dans les eaux chiliennes.

L’idée vient de loin. Au début des années 80, les Chicago Boys incitent le général Pinochet à sortir l’économie du pays de la dépendance du cuivre, principale source de devises depuis des décennies. Plusieurs tentatives vont échouer. Ainsi de l’introduction du kiwi ou de l’élevage de grenouilles. L’aquaculture, elle, finira par s’imposer. Elle va s’ancrer dans l’archipel de Chiloé, grande île du Sud située à 1 000 kilomètres de Santiago, devenue le royaume des élevages de saumons Coho, de saumons de l’Atlantique et de truites.

« La croissance a été vertigineuse. Quand le Chili s’est lancé dans l’aventure, la Norvège produisait deux cents fois plus », explique Raul Arteaga, représentant de Salmon Chile, la corporation des producteurs basée dans la ville de Puerto Montt. Selon Salmon Chile, en 2005, les exportations ont été de 384 000 tonnes pour une valeur approchant les 2 milliards de dollars, et 2007 devrait voir la production du Chili dépasser celle de la Norvège.

L’ensemble des activités qui gravitent autour des élevages de saumon emploie désormais 53 000 personnes, dont 18 000 emplois indirects (transports maritime et terrestre, fabrication d’aliments, plongeurs qui inspectent les cages). « Le saumon est une source de travail appréciable dans des zones rurales qui en ont toujours manqué », poursuit Arteaga. Désormais ces régions extrêmes, au lieu de voir partir leurs habitants, voient affluer de nouveaux arrivants.

Etats-Unis et Japon sont les principaux acheteurs de saumon frais chilien. Entre 2004 et 2005, l’Allemagne et la France (cinquième destination) ont doublé leurs achats de filets, steaks et autres produits à valeur ajoutée. La demande progresse également en Amérique latine : au Brésil (+ 20 % par an), au Mexique. De nouveaux marchés apparaissent comme l’Inde, la Russie ou la Chine.

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Jean Richard, entrepreneur français installé à Puerto Montt depuis 1993, analyse ce succès : « Cette région ressemble aux côtes norvégiennes avec la présence d’eau douce et d’eau salée. Le second atout est une législation en matière de protection de l’environnement moins drastique. » Ajoutons des conditions salariales avantageuses comparées à la main-d’oeuvre européenne et surtout la proximité de la matière première : Chili, Pérou et Equateur fournissent 85 % de la production mondiale de farine de poisson, aliment dont sont gavés les saumons. Les grands armements de la région pratiquent également la pêche industrielle dans les eaux du nord du pays, très poissonneuses.

La conjugaison de ces avantages n’a pas échappé aux Norvégiens, qui investissent en masse. Déjà propriétaires de 45 % de la production chilienne, ils pourraient bientôt voir leurs avoirs atteindre 60 %, une forme de délocalisation qui permet à la Norvège de rester le numéro un mondial, incontesté.

En regard, la présence française est négligeable, malgré le savoir-faire national en matière de transformation de saumon, notamment pour le fumage, l’activité de Jean Richard. « Ce pays du bout du monde est mal connu en France et, pour s’y installer aujourd’hui, il faut de gros capitaux. » Pourtant le saumon chilien a de beaux jours devant lui. « L’avenir, c’est la transformation de produits à valeur ajoutée , assure un autre entrepreneur. Le potentiel de croissance du Chili est bien plus important que celui de la Norvège ». Avec la multiplication de cages dans les fjords patagons de la région autour de Puerto Aisen, certains prévoient d’atteindre le million de tonnes en 2010.

Peut-on alors parler d’« or rose » pour ces régions longtemps oubliées du pouvoir central ? « Dans les communes où sont présents des élevages, la pauvreté a régressé , se félicite Raul Arteaga. Malgré le niveau d’éducation très faible, les emplois sont plutôt bien rémunérés. » Mgr Ysern, ex-évêque de Chiloé, est plus critique et souligne la « disproportion épouvantable entre les profits colossaux des entreprises et les miettes que perçoivent les employés ».

Autre grief : les conditions de travail. Les rares syndicats parlent de dumping social. Adriana Moreno, en poste au ministère du Travail à Santiago, assure : « Les infractions sont plus nombreuses que dans d’autres secteurs. Dans la région de Chiloé la culture syndicale est embryonnaire et les négociations collectives peu courantes. » Les mesures de sécurité étant insuffisantes, 38 travailleurs sont décédés ces deux dernières années : la plupart étaient des plongeurs.
Aucune planification

Luis Duran, maire adjoint de Puerto Montt, explique que le boom économique pose de sérieux problèmes urbains : « C’est un paradoxe, mais la ville est en état de choc. Le rythme de croissance pèse sur les équipements publics. La planification ne suit pas et le budget municipal bénéficie peu des impôts qui partent vers Santiago. »

Les mouvements écologistes y vont aussi de leur partition. « C’est le Far West sans shérif , assène Juan Carlos Cardenas, directeur de l’ONG Ecoceanos. Nous ne sommes pas opposés à l’activité même, mais à la manière dont elle se déroule. » Les défenseurs de l’environnement fustigent le manque d’étude d’impact et le non-respect, par les entreprises, des volumes annoncés ou des zones de concession.

Hector Kol, biologiste de l’Université du Chili, prend l’exemple du fjord Reloncavi, proche de Puerto Montt, qui fut le premier à avoir été envahi par les cages. « Dans ce fjord où il faut quarante années pour que l’eau se renouvelle, les saumons rejettent en déchets organiques l’équivalent d’une ville de 560 000 personnes. » Il énonce ses griefs : « Détérioration des fonds marins, disparition des autres espèces. Cette zone est en train de mourir. »

Les élevages sont aussi maudits par les pêcheurs artisanaux, qui voient leurs espaces de pêche diminuer. « C’est Goliath contre David. Alors que les réserves marines diminuent, je trouve absurde de pêcher 6 kilos de poisson pour produire 1 kilo de saumon », affirme un responsable de la Conapach (fédération des pêcheurs artisanaux). Reste enfin l’état sanitaire des élevages. Hector Kol dénonce l’abus d’antibiotiques et l’utilisation de produits interdits dans les autres pays producteurs. Les autorités assurent s’aligner sur les directives européennes les plus strictes. « La réglementation est respectée au pied de la lettre », garantit Jean Richard.

Le débat est donc houleux entre partisans et adversaires des élevages. Moyra Holzapfel, journaliste vivant à Puerto Montt, observe pourtant une évolution de la situation : « La culture norvégienne de responsabilité sociale des entreprises gagne du terrain, même si nombre de gérants chiliens ont du mal à s’y faire. » En témoigne la tenue, en 2006, d’une table ronde où, pour la première fois, tous les acteurs ont été invités à dialoguer. Même si les résultats n’ont pas été au rendez-vous, c’est un changement de cap notable.

Adriana Moreno assure que le gouvernement de Michelle Bachelet est décidé à faire respecter la législation, comme en témoigne le vote récent d’une loi sur la sous-traitance dont abusaient les entreprises. Ecoceanos, tout en prenant acte de ces signes positifs, réclame un moratoire pour repenser le développement de l’aquaculture en parallèle avec celui de la pêche et du tourisme.

Et si l’« or rose » de Chiloé n’était qu’une illusion... Après tout, la région a déjà connu plusieurs fièvres, celle du loco (l’ormeau) ou des oursins. Chaque fois, la poule aux oeufs d’or a été tuée par manque de planification.

Ecoutez L’épopée du saumon chilien, un reportage diffusé sur RFI.