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Les médias birmans en exil

Fin septembre 2007, lors des manifestations de la révolution safran, l’annonce du décès d’un reporter japonais tombé sous les balles de militaires birmans a fait le tour du monde. Cette information n’émanait pas des grandes agences de presse, comme à l’accoutumée. Ce sont les médias birmans en exil qui l’ont rendu public, montrant ainsi qu’ils sont devenus incontournables pour qui s’intéresse à la Birmanie (Myanmar).

Un article publié dans la lettre d’information Focus Asie du Sud-Est, décembre 2007.

« Après la répression du mouvement pro-démocratique de 1988, de nombreux étudiants ont fui Rangoon pour rejoindre les guérillas des minorités ethniques qui combattent la junte. Mal à l’aise avec des fusils, ces intellectuels pacifistes ont quitté la jungle, se sont installés en Thaïlande où ils ont monté des organisations de défense des Droits de l’Homme, de protection de l’environnement, des groupes politiques et des médias en exil », explique Maël Raynaud, consultant sur la Birmanie pour des ONGs.

Suite au prix Nobel reçu par Aung San Suu Kyi, en 1991, le gouvernement norvégien décide de financer, à Oslo, la création d’une radio en exil, la Democratic Voice of Burma. Dans la foulée, d’autres initiatives fleurissent : agences de presse, journaux, sites Internet. Aung Zaw, fondateur du magazine Irrawaddy, du nom du principal cours d’eau de Birmanie, raconte : « En 1988, j’ai été arrêté et j’ai passé quelques semaines en prison. Après ma libération, je me suis enfui vers la frontière. Je suis venu à Bangkok avant de fonder Irrawaddy ». L’humble lettre d’information qui voit le jour en 1993 est aujourd’hui un mensuel en couleur basé à Chiang Mai, dans le Nord de la Thaïlande. « Nous avons commencé à couvrir l’actualité en Birmanie. Quand le pays a intégré l’ASEAN, (Association of Southeast Asian Nations), nous avons élargi notre couverture à toute la région du Sud-Est asiatique ».

Aung Zaw tient à rester discret à propos des collaborateurs d’Irrawaddy qui, depuis la Birmanie, sont les chevilles ouvrières de la liberté d’information. Durant les derniers évènements, ce sont eux qui ont fait parvenir aux médias en exil informations, photos et films vidéo. Une activité à haut risque. Dans les studios thaïlandais de la DVB, une mauvaise nouvelle vient de tomber. « Un de nos collaborateurs a été arrêté ce matin. Il est accusé de fournir des informations aux médias étrangers », explique Toe Zaw Latt, rédacteur en chef. Au même moment, un des journalistes de la rédaction interview par téléphone la femme du détenu. « Elle raconte les conditions de la détention de son mari. Elle veut que tout le monde sache ce qui arrive à sa famille, malgré les dangers ».

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Aung Zaw, fondateur d’Irrawaddy.

« Veiller à la sécurité de nos collaborateurs et reporters de l’intérieur est un grand challenge », assure Soe Myint, rédacteur en chef de Mizzima, média en exil basé à New Delhi (Indes). « Nous les prenons en charge s’ils doivent se réfugier à l’étranger ». Certains de ces collaborateurs sont des pigistes, rémunérés pour leur travail, beaucoup sont volontaires. Etrangers et touristes prennent également le risque d’être un relais vers les rédactions en exil. Une information qui transite le plus souvent par les cafés Internet. « Les citoyens journalistes utilisent du matériel bon marché qu’il est possible de se procurer facilement et de sortir rapidement quand cela est nécessaire. Nous commençons aussi à utiliser du matériel sophistiqué comme les téléphones satellites car le gouvernement birman tente de briser ce flot d’informations », poursuit Toe Zaw Latt..

« En 1988, peu d’images des évènements avaient filtré. En 2007, grâce aux médias birmans exilés, le monde entier a pu savoir ce qui se passait à l’intérieur des frontières », analyse Soe Thinn, ancien directeur du service birman de Radio Free Asia (Washington DC). Les informations parviennent aux médias exilés qui servent de caisse de résonance. Les agences ou grands médias internationaux prennent le relais et les disséminent dans le monde entier. Par effet boomerang, ces informations reviennent en Birmanie car les médias en exil poursuivent deux objectifs : relayer les informations en provenance de Birmanie vers la communauté internationale et rompre la propagande de la junte en diffusant une information indépendante.

« En Birmanie, il existe plusieurs canaux d’accès à des informations venant de l’extérieur, explique Soe Thinn. Même si leur audience est faible et l’accès limité, il y a déjà les télévisions diffusées par les satellites. Ensuite, il y a les services birmans des radios internationales comme la BBC, Voice of America, Radio Free Asia et la DVB. Selon des études, entre 40 et 50% de la population écoutent ces radios à un moment ou à un autre. Lorsque des évènements comme les manifestations de septembre ont lieu, les auditeurs sont bien plus nombreux ».

Quelle crédibilité accorder à ces rédactions qui sont le point de départ de la chaîne d’informations ? « Ces médias sont gérés comme des ONGs. Ils ne dépendent pas des ventes ou de la publicité mais de financements internationaux. On peut faire confiance aux bailleurs de fonds pour exiger de ces journalistes une information de qualité sous peine de suspendre leur soutien, » assure Maël Raynaud.

Thomas Frantsvold. représente une organisation norvégienne qui finance différents projets en Birmanie et à la frontière thaïlandaise, dont des médias en exil : « On les aide à construire leur indépendance, à adopter les critères en vigueur dans les médias européens. Il faut éviter qu’ils deviennent des outils de propagande, même si c’est difficile au vu de la situation. Nous attachons de l’importance à ce qu’ils soient diffusés, mais peu importe le nombre d’abonnés ou le nombre de ventes. Nous tenons compte des difficultés qu’ils ont à être publiés et distribués. La priorité est qu’ils rendent compte de ce qui est important et la manière dont cela est fait ».

L’univers des médias birmans en exil est étendu et varié. Tous les projets n’ont pas l’envergure de la DVB, d’Irrawaddy ou de Mizzima. Le long de la frontière birmano-thaïlandaise, des médias plus modestes, communautaires ou ethniques, tiennent un rôle non négligeable. « Je travaille pour un média mon, explique un jeune journaliste. Nous avons un http://www.monnews-imna.com. On produit des CDrom. C’est bon marché. On a des « bureaux » secrets en Birmanie à qui on les fait parvenir pour qu’ils soient copiés. Ils sont distribués dans tout l’état Mon par l’intermédiaire des monastères ».

Depuis 2002, la diaspora des médias birmans tient un congrès annuel sous l’égide de la BMA, l’Association des Médias Birmans, présidée par Maung Maung Myint, Le cinquième congrès s’est tenu dans le Nord de la Thaïlande, mi-novembre. « Il y avait plus de 150 journalistes présents. C’était le plus grand rassemblement de journalistes birmans, au même endroit et au même moment », exprime avec satisfaction Maung Maung Myint.

Un des objectifs de ce réseau est la protection des journalistes en exil : « Nous avons distribué des cartes de presse aux journalistes qui vivent et travaillent dans les pays voisins de la Birmanie. Ces journalistes peuvent avoir des difficultés avec les autorités. Ils n’ont pas de documents légaux, pas de permis de travail. Nous avons pris contact avec des organisations internationales comme Reporters sans frontière. Ces organisations parrainent notre projet et ont apposé leur signature sur les cartes de presse. On espère qu’un journaliste birman arrêté par la police thaïlandaise, par exemple, aura moins de problème en montrant la carte. Ces cartes ont été attribuées selon les critères requis par ces associations de journalistes ».

Last but not least, ces médias en exil participent activement au processus de transition, en cours selon certain, à venir selon d’autres. « Aujourd’hui, en informant la communauté internationale, comme lors des derniers évènements, les médias en exil font pression sur le pouvoir birman. Lorsque la transition se produira, leur rôle sera encore plus important, prédit Maël Raynaud. A ce moment-là, la Birmanie sera un pays où le débat public et la circulation de l’information auront été verrouillés pendant plusieurs décennies. Tous ces gens sur la frontière birmano-thaï qui sont formés aux médias, qui ont une éthique journalistique, des contacts avec des médias et avec des organisations de journalistes à l’échelle planétaire sont un atout pour le futur de la Birmanie ».

« Depuis le début, nous pensons au jour où il sera possible de rentrer à la maison, conclu Aung Zaw. Nous serons en mesure de fournir des informations, des analyses, des éditoriaux. Aujourd’hui, nous avons une version birmane en ligne, une version anglaise en ligne, une version anglaise papier. J’espère que dans un futur proche nous pourrons publier un journal à Rangoon. C’est notre rêve et j’espère qu’il se réalisera ».

Alain Devalpo