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Mapuches, les Chiliens dont on ne parle pas

Un article publié sur le site du Monde Diplomatique, le 15/09/2010.

Ils sont chiliens. Ils sont une trentaine. Ils sont privés de liberté et en danger de mort, mais ce ne sont pas les mineurs bloqués dans une mine du nord du Chili dont les médias relatent le calvaire. Ce sont les PPM, des prisonniers politiques mapuches tels qu’ils se définissent, en grève de la faim depuis le 12 juillet dans les pénitenciers du sud du pays.

Le Chili renâcle à reconnaître sa composition multiculturelle et laisse peu d’espace d’expression à ses huit peuples autochtones. La convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), seul instrument légal et international relatif aux peuples indigènes, n’a été promulguée qu’en 2009 par le gouvernement de Michèle Bachelet. Cet engagement de campagne tenu par la première présidente du Chili ne peut occulter qu’un autre n’a pas été respecté ; celui de ne plus appliquer la législation antiterroriste à l’encontre des militants mapuches. À l’orée de trois procès qui vont s’ouvrir, ces prisonniers ont lancé le plus important mouvement collectif de grève de la faim que ce pays ait connu pour dénoncer l’acharnement des autorités à qualifier de « terroristes » des pratiques en cours sur le reste du continent (occupations de propriétés d’entreprises ou de grands propriétaires par des groupes ethniques paupérisés).

Du zapatisme mexicain à l’indigénisme d’Evo Morales en Bolivie, depuis les années 1990, les revendications des peuples autochtones gagnent du terrain dans toute l’Amérique latine. Dignité, reconnaissance et volonté de s’émanciper de la misère sont les points communs à toutes ces luttes. À l’égal d’autres ethnies, les « mapu-che » (gens de la terre) conservent une relation à la « terre-mère » incompréhensible à la pensée occidentale. Cette philosophie s’oppose le plus souvent aux enjeux économiques des classes dirigeantes comme au Chili où des intérêts supranationaux pillent ce pays de 4 000 kilomètres de long, aux ressources primaires abondantes (de moins en moins).

La première grande bataille débute au tournant du millénaire. Dans la région du Haut Bio-bio, au cœur des Andes chiliennes, des communautés contestent l’édification, par la compagnie espagnole ENDESA, du barrage hydroélectrique El Ralco. Le combat des sœurs Quintremán, affrontant un dinosaure de la globalisation, réveille le sentiment d’injustice au sein des communautés confrontées à la voracité, selon leur localisation, de grands propriétaires, d’entreprises forestières ou de l’industrie du saumon. Dans le sillon des deux anciennes, les jeunes, victimes quotidiennes de la discrimination, se mobilisent. Le terrain identitaire devient un enjeu politique. Ils se lancent dans la reprise de terres qu’ils jugent usurpées aux générations qui les ont précédés, mais contrairement aux Zapatistes, cette mobilisation, fer de lance des revendications des autres peuples autochtones du pays, se déroule sur un plan pacifique.

La violence est étatique et à la hauteur des intérêts financiers en jeu. Pour enrayer cette menace, la logistique judiciaire sort casques, boucliers et matraques. La criminalisation des pétitions prend le pas sur toute tentative de solution, d’autant qu’un arsenal, descendu en droite ligne de l’époque de la dictature, est déjà en place. Il suffit de le réactiver. C’est ce que fait la Concertation, coalition de centre-gauche qui a présidé à la destinée du pays de la fin de la dictature à l’élection de Sebastian Pinera, en décembre 2009. Alors que ses propres membres avaient été victimes de cette législation anti-terroriste sous Pinochet, la coalition l’applique pour bâillonner les voix indigènes au grand dam des défenseurs des droits de l’homme. Depuis des années, ces derniers dénoncent ces lois d’exceptions qui valident des gardes vues prolongées, des détentions préventives indéterminées, le recours à des témoins « sans visages », anonymes le plus souvent payés par la police pour dénoncer les militants les plus actifs et qui condamnent à de lourdes peines des Mapuches accusés de banals incendies de véhicules.

L’impasse est d’autant plus sombre que sur le plan politique, les Mapuches se heurtent au blocus des élites de Santiago qui verrouillent toutes les voix pouvant conduire à un espace de décision. L’arrivée au pouvoir d’une droite sans complexe, alliée à des barons du pinochetisme, ne pacifie pas la situation. Le « Berlusconi chilien » ne se préoccupe pas plus du sort du peuple Mapuche que ses prédécesseurs. Alors que l’épicentre du violent tremblement de terre de décembre 2009 se situe à la limite nord du pays Mapuche, rares sont les médias à relater les destructions subies par les communautés touchées par les tsunamis postérieurs à la secousse tellurique. L’Observatoire citoyen, une ONG basée dans la ville de Temuco, note que les villages mapuches sont les grands oubliés de la reconstruction. Face au désarroi, le gouvernement Pinera répond par une répression qui s’intensifie. Les descentes musclées de bataillons de carabineros se multiplient dans les communautés les plus revendicatives avec pour conséquence, la mort de deux jeunes, tués par les balles des policiers. Des arrestations s’en suivent entourées du silence complice des grands médias chiliens en cheville avec le pouvoir économique.

Cette omerta couvre comme une chape de plomb après le début du mouvement de grève de la faim, d’autant qu’un drame moins politique se déroule dans une mine du nord du pays. Aux premiers temps du mouvement, seul les sites de la toile acquis à la cause mapuche relaient témoignages et revendications. Le temps passant, le moral des détenus ne faiblissant pas mais leur situation médicale se détériorant, des organisations reconnues font état de leur inquiétude. Amnesty International dénonce le recours à la force pour nourrir les détenus refusant de s’alimenter . Le président Pinera est contraint de réagir. Il appelle à la réouverture d’un dialogue qui n’a jamais engagé. Il annonce une réforme imprécise de cette loi anti-terroriste, vestige de la dictature, alors que c’est son abrogation que réclament les prisonniers. Alors que les grévistes de la faim campent sur leur positions , l’annonce présidentielle attise un peu plus l’incendie et deux nouveaux prisonniers se joignent au mouvement. Tous ont en mémoire qu’en 2008, la Chepa (la lionne), militante mapuche avait tenu 112 jours sans s’alimenter avant d’obtenir gain de cause.

Alain Devalpo, journaliste, auteur de Voyage au pays des Mapuches

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